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Séminaire de l'OMISS


PRÉSENTATIONS

Annick Germain Le développement social durable à Montréal : un enjeu local ou une affaire d'État ?

Annick Germain - Sociologue. INRS Urbanisation
Anne-Marie Séguin, INRS-Urbanisation

Introduction

Les propos qui suivent sont une interrogation documentée, une invitation à la réflexion, plutôt qu'une démonstration nourrie de données et de cartes. Ils reprennent assez fidèlement un travail publié dans le livre de Polèse et Stren mentionné dans le texte de Paul Bernard, un livre publié en 2000 et qui fait état d'échanges amorcés en 1994 entre des chercheurs de différents pays dans le cadre du programme MOST (Management of social transformations) de l'UNESCO sur le développement social durable des villes. Ce programme interrogeait les défis auxquels sont confrontées les grandes villes contemporaines et examinait tout particulièrement le rôle des politiques urbaines (tant en matière de logement, de transport, d'urbanisme que de développement social et culturel et d'employabilité) dans la construction de villes inclusives. Nous y avions défini une ville socialement viable par sa négative, c'est-à-dire comme une ville dont le développement n'entraîne pas la fragmentation de la société urbaine, la dislocation du tissu urbain et l'exclusion d'une partie croissante des habitants.

Ce chantier de recherche reconnaissait les politiques locales comme lieu stratégique dans la construction de cette viabilité sociale, ce qui correspondait parfaitement à l'air du temps. Depuis le début des années 1990, le local n'était-il pas devenu au Québec un concept de combat ? Il fallait revenir au pays réel et ancrer l'action publique dans le développement local. Ailleurs, dans les métropoles, on commençait à évoquer avec nostalgie l'ère des Cités-État. Il fallait donc revoir de fond en comble la division du travail entre les différents paliers de gouvernement.

Face à cette ode à la décentralisation, nous nous sommes demandé, Anne-Marie Séguin et moi, si on n'allait pas un peu trop vite en besogne, si on n'était pas en train de perdre de vue l'impact formidable qu'avaient eu jusque là les interventions des gouvernements centraux sur la santé du tissu social urbain, si après tout, le développement social durable n'était pas aussi affaire d'État ?

Mais ne soyons pas naïf, l'invitation qui nous a été faite par l'OMISS n'est pas fortuite Dans un contexte où les villes semblent haut placées à l'agenda des gouvernements supérieurs, où les récentes fusions municipales ont fait des villes, du moins en théorie, des acteurs majeurs, le titre de notre article tombait à pic. Mais je ne relirai pas notre papier à la lumière de l'actualité et me contenterai de vous livrer fidèlement les grands points de notre raisonnement d'alors. Mon exposé comprendra deux parties : la première portera sur la " viabilité sociale " de Montréal (on aura compris qu'il s'agit d'une traduction certes maladroite de social sustainability), la seconde passera en revue les trois ordres de facteurs qui l'ont induite d'une manière ou d'une autre.

Une ville socialement viable.

Nous sommes en effet parties de l'idée selon laquelle il serait intéressant de retracer la contribution respective des différents paliers de gouvernement à la production d'une ville socialement viable en prenant le cas de Montréal. En effet, il nous semblait, et cela peut paraître aujourd'hui étrange puisque ce séminaire porte sur la spatialisation des inégalités sociales à Montréal et que Paul Bernard s'interroge sur la déchirure du tissu social montréalais, que notre métropole pouvait jusqu'à un certain point être qualifiée de ville socialement viable et que donc on pouvait l'utiliser comme laboratoire pour réfléchir sur les ingrédients de cette " réussite " relative en termes de politiques publiques.

Entendons-nous bien : une géographe aussi avertie qu'Anne-Marie Séguin qui a étudié de près la spatialisation de la pauvreté à Montréal n'était pas en train de sous-estimer l'ampleur de la pauvreté dans la métropole en parlant de viabilité sociale. Elle a notamment montré que cette pauvreté n'était pas répartie de manière équitable dans l'espace urbain . Ainsi en 1990, 115 des 130 secteurs de recensement comptant plus de 40% de personnes à faibles revenus faisaient partie de la ville centrale, une ville caractérisée par une forte proportion de secteurs ayants de 30 à 40% de personnes à faible revenu, si on la compare au reste de la métropole (Séguin, 2000).
La géographie sociale de Montréal nous semblait fortement différenciée mais non véritablement socialement fracturée, ce qui se serait traduit par la présence d'aires de relégations et de véritables ghettos de riches à la manière des gated cities. Ainsi, à la différence de certaines villes étatsuniennes, Anne-Marie Séguin a montré que les quartiers dits pauvres n'avaient pas une population homogène composée uniquement de personnes au chômage, de personnes inactives, de personnes peu scolarisées, de familles monoparentales et d'immigrants récents, pour reprendre les critères généralement utilisés pour définir les quartiers de l'underclass. À Montréal, les quartiers pauvres comprenaient bel et bien une certaine diversité sociale dans l'une ou l'autre de ces catégories.
Par ailleurs on ne pouvait pas vraiment non plus parler de quartiers socialement laissés à l'abandon : encore aujourd'hui, les quartiers pauvres sont ceux qui ont bien souvent l'armature communautaire la plus solide, et ceci ne date pas d'hier et est bien antérieur à la création des Tables de concertation intersectorielle de quartier.
En matière de diversité culturelle également, on pouvait noter, en regardant la géographie sociale de Montréal, des caractéristiques propres aux villes dites inclusives : inexistence de véritables ghettos, non corrélation systématique entre immigration et exclusion sociale, variété des statuts socio-économiques des quartiers d'immigration, etc. Par contre, si jusqu'en 1986 les immigrants semblaient avoir un taux de réussite économique plus élevé que les natifs, un marché du travail plus resserré et une fonction publique quasi inaccessible étaient en train de réduire les chances des immigrants dans les années plus récentes. Enfin, nos recherches qualitatives sur les quartiers multiethniques avaient montré en 1992-3 l'existence d'un mode de cohabitation distant mais pacifique dans les principaux espaces publics tels que parcs, centres commerciaux et autres lieux de sociabilité publique .

Quelles politiques avaient pu avoir un impact aussi bénéfique sur le tissu social montréalais ? Une combinaison de facteurs politiques et de facteurs qualifiés faute de mieux de historiques nous semblait avoir empêché les quartiers les plus pauvres de devenir de véritables aires d'exclusion sociale. Au nombre des facteurs politiques, on évoquera le poids des politiques fédérales et provinciales dans la redistribution des richesses collectives, des politiques que l'on qualifiera de aspatiales (dans le sens qu'elles ne ciblent pas de territoires particuliers et s'appliquent uniformément partout) mais qui n'en en ont pas moins eu un effet sur l'espace montréalais. J'évoquerai en suite rapidement la gestion urbaine locale pour ensuite énumérer quelques facteurs que nous avons qualifiés d'historiques et qui semblent avoir pesé de manière positive sur le tissu social de la métropole.

Les facteurs politiques et historiques ayant contribué à la viabilité social de l'espace montréalais.

1.Effets localisés des politiques des gouvernements centraux (on ne distinguera pas les gouvernements provinciaux et fédéraux)

L'accès universel aux systèmes de santé et d'éducation constitue un élément fondamental dans la production de cette viabilité sociale. En effet, ces mesures permettant aux populations démunies de combler leurs besoins de base ont fort probablement eu un impact sur la géographie résidentielle des classes moyennes : on peut en effet estimer qu'à l'inverse des pays où l'aide aux démunis, l'éducation et la santé sont du ressort des gouvernements régionaux ou locaux, les ménages de classe moyenne et supérieure n'ont pas eu nécessairement à quitter les zones centrales afin de réduire leurs propres charges fiscales. Dans ce sens, on peut penser que l'intervention des gouvernements centraux a selon toute probabilité contribué à une relative mixité sociale des quartiers centraux.
Mais cela a permis également aux banlieues de tolérer un certain niveau de diversité sociale en acceptant, par exemple, la construction de logements locatifs privés pour ménages à revenus modestes.
Voilà donc pourquoi nous estimons que des politiques somme toute aspatiales ont eu des effets spatiaux bien précis, allant dans le sens de limiter, voire de contenir un processus de fragmentation sociale de l'espace. Un municipal welfare state aurait sans doute induit un tout autre paysage social urbain, c'est du moins l'hypothèse que nous formulons.

Les gouvernements supérieurs ont également contenu l'exclusion sociale en finançant des équipements collectifs tels que centres sportifs, culturels et communautaires dans une variété de types de quartier. Des villes abritant des populations pauvres, comme la Ville de Montréal, ont pu ainsi se doter de ce type d'équipement qu'elles n'auraient pu se payer autrement à la grandeur de la ville.

Si les mesures d'aide à l'accès à la propriété ont encouragé l'exode urbain, les mesures destinées à la réhabilitation des bâtiments en quartier ancien ont eu un impact pour ainsi dire opposé, certains ménages de classe moyenne ayant probablement trouvé là des raisons de ne pas déménager en banlieue.

Sur un autre registre, les politiques touchant directement ou indirectement l'immigration ont sans doute aussi servi la cause de la viabilité sociale de Montréal de plusieurs manières ; pensons simplement à l'accessibilité aux mesures de soutien du revenu, aux systèmes de santé et d'éducation.

On pourrait certes continuer la liste des bienfaits des politiques des gouvernements supérieurs sur la viabilité sociale de Montréal. Mais il faut aussi examiner les politiques plus proprement urbaines et l'intervention des gouvernements locaux, en l'occurrence celui de Montréal (ancienne ville).

2. L'intervention du gouvernement local.

La plupart des experts s'entendent pour accorder une bonne note à notre système de transport en commun, à condition toutefois d'utiliser des standards nord-américains, et pour lui attribuer un certain crédit concernant la santé du centre-ville de notre agglomération. C'est aussi un élément essentiel d'accessibilité au marché de l'emploi pour les populations à faibles revenus. On se rappellera qu'au début des années 1960 la Ville de Montréal avait pris seule l'initiative de construire un métro et que fort heureusement le gouvernement provincial allait l'aider dans cette entreprise par la suite. Par contre le retrait massif de ce dernier a depuis fait peser une pression importante sur les instances régionales.

Sur un thème différent, la décision de la Ville de Montréal de disperser les projets d'habitation à loyer modique subventionnés par les gouvernements supérieurs dans le tissu urbain et de favoriser la construction de projets de taille relativement modeste ( de 10 à 30 unités) a également eu un impact tout à fait notable sur la santé du tissu social montréalais, comme l'a montré a contrario le cas dramatique de la Petite-Bourgogne.

Mais la Ville de Montréal a également mené des actions autonomes intéressantes, en plus d'adapter les programmes des gouvernements supérieurs à ses besoins. Ainsi depuis le début des années 1980, la Ville de Montréal a développé ses propres politiques d'habitation avec l'objectif de retenir une partie de la classe moyenne. Le bilan est loin d'être négatif. De façon générale, dans le domaine de l'habitation, la Ville de Montréal a été très proactive et correspond bien au modèle de comprehensive developper, comme nous l'avons montré dans notre livre avec Damaris Rose, Montréal. The Quest for a Metropolis . Elle a de fait tenté de compenser le retrait des gouvernements supérieurs dans le domaine du logement abordable. Elle a d'ailleurs été une des municipalités les plus interventionnistes des villes canadiennes à cet égard. Mais ses efforts ne sont plus suffisants pour répondre aux besoins des populations démunies et le logement abordable est devenu une question à certains égards explosive.

Ces exemples illustrent le rôle positif que peuvent jouer les instances locales, mais on voit bien l'importance que garde le soutien par les gouvernements supérieurs dans certaines opérations. Il ne s'agit donc pas de nier les missions propres dévolues aux paliers locaux mais de ne pas les surestimer pour autant.

Il faut enfin évoquer le poids des facteurs historiques dans la construction d'une ville socialement inclusive. Ils ne sont pas négligeables et devraient tempérer les ardeurs des défenseurs du tout au local.

3. Le poids des facteurs historiques

Reconnaissons encore une fois que cette qualification est loin d'être idéale mais elle permet de regrouper tout un ensemble de facteurs qui ont pesé lourdement sur le développement de Montréal dans le sens d'une certaine viabilité sociale. Ces facteurs sont multiples et de nature très différente, comme on va le voir. Contentons-nous de mentionner pêle-mêle les suivants.

  • Une croissance démographique relativement modeste depuis les années 1950-1960 comparée à d'autres métropoles nord-américaines a certainement permis une certaine stabilité du tissu social et urbain. Certes, les opérations de rénovation urbaine ont entraîné de nombreux bouleversements, mais elles ont été moins nombreuses et de plus petite envergure que dans bien d'autres villes. L'exode urbain a également été moins vigoureux qu'ailleurs, sans doute à cause des revenus modérés des classes moyennes. Au total, la pérennité des quartiers anciens, à quelques exceptions près, a permis de maintenir des réseaux sociaux significatifs, dont les organismes communautaires sont des piliers solides.

  • Plusieurs caractéristiques ayant trait à la morphologie urbaine et résidentielle ont également joué un rôle positif. Ainsi, avant les années 1950, le parc résidentiel de la Ville de Montréal était dominé par la forme du plex (duplexes, triplexes…..sextuplexes) ; ce type d'habitat en rangée comprenant des logements empilés sur deux ou trois étages, qui représentent une forme d'architecture de l'échange, pour reprendre le terme de David Hanna parce qu'ils combinent des savoir-faire français, écossais et anglais, a favorisé un relative mixité sociale dans la mesure où les propriétaires, généralement mieux nantis que leurs locataires, occupaient souvent le rez-de-chaussée (ce qui a également garanti le bon entretien de ces logements). La forte proportion de logements locatifs et la relative fluidité du marché du logement liée à la grande mobilité des Montréalais, du moins jusqu'à récemment, ne sont probablement pas étrangers à l'insertion résidentielle relativement facile des immigrants et, partant, à l'absence de ghettos. Leur présence , souvent aussi à titre de propriétaires d'immeubles, dans les quartiers centraux a d'ailleurs largement contribué à leur vitalité, compensant ainsi l'exode urbain des Canadiens-Français.

  • Une vie de quartier bien établie combinée à un tissu urbain ethniquement segmenté sur les plans linguistiques, ethno-national, social et même religieux bien avant que ne déferlent les immigrants au XX e siècle a contribué à la formation d'une mosaïque multiculturelle relativement réussie . La coexistence relativement pacifique d'immigrants en nombre croissant et qui, rappelons-le, proviennent d'une grande diversité de pays de naissance distingue Montréal de nombreuses autres métropoles tant européennes qu'américaines : l'immigration n'a pas de connotation coloniale, comme c'est le cas en France, notre passé esclavagiste est lilliputien par rapport à celui des Etats-Unis, etc. Bref, les clefs de notre relatif succès en matière d'intégration des immigrants ne se résument pas aux politiques de sélection et d'intégration des immigrants.

Conclusion

En guise de conclusion, il faut resituer la montée du « tout au local » que nous avons évoqué dans son contexte historique, celui des Trente glorieuses. Ces dernières années, dans un contexte de crise budgétaire, les gouvernements centraux se sont retirés massivement de certains domaines du développement social et la donne n'est plus la même. Aujourd'hui, le discours et les enjeux associés à la décentralisation ont d'autres résonances que celles qu'ils avaient il y a dix ou quinze ans. Il est moins question de démocratie locale et de redistribution des ressources, que d'aller siphonner les ressources que recèle la société locale pour assurer le développement social.
Or des questions importantes se profilent avec le vieillissement de la population. Les laissera-t-on entre les mains des gouvernements locaux qui, historiquement, et à quelques exceptions près, se sont souvent révélés souvent plus conservateurs que leurs homologues au niveau provincial et fédéral ?

7 juin 2002