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Séminaire de l'OMISS


PRÉSENTATIONS

Paul BernardLe tissu social est-il en train de se déchirer à Montréal?
Paul Bernard - Professeur de sociologie. Université de Montréal

Zoltan Hajnal a tenté de montrer, il y a quelques années, que la pauvreté urbaine concentrée était aussi présente dans les zones métropolitaines canadiennes qu'aux États-Unis; et Montréal présenterait la pire situation à cet égard. L'auteur définit la pauvreté urbaine concentrée en fonction des standards habituels, c'est-à-dire qu'elle prévaut dans les secteurs de recensement où 40% ou plus des résidents vivent dans la pauvreté.

Au delà de sa prévalence, la concentration même de la pauvreté est très importante. En premier lieu, l'accès aux services de proximité, qu'ils soient privés ou publics, devient problématique là où une forte proportion des résidents ne dispose que de faibles ressources. Les services commerciaux désertent ces quartiers, où il y a peu de bénéfices à tirer; ou alors ils pratiquent, paradoxalement, des prix plus élevés qu'ailleurs auprès de cette clientèle pauvre et captive (par exemple les dépanneurs par opposition aux grandes chaînes, voire même les différentes succursales de ces grandes chaînes, comme l'a démontré une étude de l'ACEF). Les services publics eux-mêmes (police, écoles, services de santé, services d'entretien urbain, etc.) tendent à pratiquer selon des standards moins élevés (du moins dans les grandes villes américaines), parce que les praticiens souhaitent peu travailler dans ces quartiers, mais aussi parce que les populations présentes n'ont pas grand moyens de les obliger à maintenir une haute performance.

En deuxième lieu, un milieu où relativement peu de gens ont réussi socio-économiquement offre peu d'occasions aux autres d'améliorer leur sort. Les jeunes n'ont que peu d'exemples de succès qu'ils pourraient imiter. De plus, un tel milieu fournit peu de contacts avec le monde de l'emploi, et on sait que de tels liens sont le principal canal par lequel les individus trouvent des occasions d'emploi.

En troisième lieu, la pauvreté urbaine concentrée est un phénomène qui tend à s'amplifier, en une spirale infernale qu'a bien expliquée William Julius Wilson. Quand la qualité de vie dans un quartier connaît une baisse, ses résidents les plus en moyens tendent à le quitter pour des lieux de résidence offrant de meilleurs services. Cette fuite accentue encore la concentration de la pauvreté et diminue la quantité de ressources disponibles dans le quartier, accélérant encore la fuite de strates de résidents certes de moins en moins prospères, mais assaillis par des conditions de vie qui se détériorent. L'aboutissement de ce processus, souvent enclenché par la perte des anciens emplois manufacturiers des quartiers ouvriers, c'est une situation semblable à celle des quartiers voisins du centre-ville de Détroit ou de plusieurs autres métropoles américaines. On compare souvent ceux-ci aux villes allemandes bombardées de la fin des années 40… la perspective de réhabilitation en moins; les efforts qui ont été entrepris en ce sens se sont révélés très difficiles.

Hajnal a peut-être raison, quoique les comparaisons entre le Canada et les États-Unis soient compliquées par la non-comparabilité des seuils de pauvreté dans les deux pays. Mais même s'il avait tort quant à la gravité de la situation, il semble de plus en plus clair que nous nous dirigeons vers une spatialisation croissante des inégalités économiques et de la pauvreté. Ainsi, John Myles et Garnett Picot, travaillant à l'aide des données des recensements canadiens de 1981 à 1996, constatent une aggravation de la situation à cet égard dans les zones métropolitaines canadiennes, et particulièrement à Montréal (notons qu'ils travaillent sur les distributions de revenu en général, terrain plus sûr que celui de la pauvreté, dont la définition est plus problématique --nous y reviendrons plus loin). Ils répartissent la croissance actuelle des inégalités de revenus au cours de cette période en fonction de deux processus distincts: les inégalités peuvent croître à l'intérieur des quartiers (les secteurs de recensement en l'occurrence), ou entre les quartiers. Dans le deuxième cas, on peut parler en quelque sorte de spatialisation des inégalités de revenu, puisque les quartiers les plus pauvres le deviennent davantage, alors que les plus riches s'enrichissent. Or c'est ce deuxième processus qui prédomine depuis près de deux décennies.

Sommes-nous donc en train de connaître une déchirure du tissu social montréalais? Sommes-nous mêmes en train de voir s'installer une spirale de la pauvreté comme plusieurs villes américaines en ont fait l'expérience? Il y a là des questions de politiques publiques d'extrême importance, et la recherche peut y apporter un éclairage de deux façons principales.

En premier lieu, il y a lieu d'examiner en détails la carte des inégalités de revenu (et autres phénomènes socio-économiques) à Montréal. Hajnal laisse entière la question du reste de la population des quartiers de pauvreté concentrée, où au moins 40% des résidents sont pauvres. Si ceux-ci vivent au milieu de 60% de résidents non-pauvres, on peut penser que ce partage du territoire (un certain type de "gentrification") est bénéfique pour tout le monde, ou du moins offre une protection contre la polarisation des revenus. Si, au contraire, l'atteinte d'un seuil de 40% et plus de pauvreté signifie pratiquement que presque tout le reste des résidents est pauvre ou presque pauvre, alors on se rapproche du genre de situation que Wilson définit comme l'aboutissement de la spirale de pauvreté.

Où en sommes-nous à cet égard? Nous n'avons pas la réponse, mais des résultats des travaux de Jean Renaud, Micheline Mayer et Ronald Lebeau, qui ont fait une analyse statistique poussée des régions métropolitaines de recensement du Québec, indiquent que nous n'en sommes pas encore là. Au point de vue socio-économique, la matrice des proximités spatiales, à Montréal, entre les catégories socio-économiques (catégories de revenu, de professions, aussi bien que de scolarisation) indique une certaine résistance à la polarisation: ces catégories ne s'éloignent pas les unes des autres linéairement, mais cohabitent souvent d'une façon paradoxale, qui n'est pas sans évoquer la gentrification que j'ai évoquée ci-dessus. Il faudrait évidemment voir quelle est l'évolution de la situation à cet égard, en incluant dans les recherches les données du recensement de 2001, qui seront disponibles dans quelques mois.

En deuxième lieu, il faudrait superposer cette carte des inégalités sociales à plusieurs autres cartes, rassemblant des données sur d'autres phénomènes sociaux dont nous connaissons la corrélation avec les inégalités. La carte de l'accessibilité des services privés et publics, bien sûr, pour étudier une éventuelle spirale de pauvreté. La carte des prix des logements, si fondamentale pour expliquer la structuration de l'espace urbain. Et aussi la carte de la santé, du succès scolaire, de la sécurité publique et du crime, et ainsi de suite. Les travaux de géographes de la santé comme Robert Pampalon, par exemple, montrent très bien les effets interactifs sur la santé de ce qu'il appelle la défavorisation économique et la défavorisation sociale; dans la cas du succès scolaire, on pourrait tenter de cerner l'effet d'un facteur de défavorisation culturelle. A cela il faudrait aussi joindre la carte du transport, en commun et privé, qui rend accessibles ou éloigne les lieux du travail, d'accès à la consommation (centres d'achats, par exemple) et à la culture, de la sociabilité, etc.

On peut superposer de telles cartes, qui fournissent des vues encastrées allant des plus synoptiques aux plus détaillées. Elles peuvent être comparées dans le temps afin de révéler la dynamique de la transformation de l'espace urbain; les données quinquennales des recensements sont suffisantes pour révéler les grandes tendances, et les données administratives qu'on peut leur adjoindre (sur le logement, la santé, les résultats scolaires, etc.) se renouvellent encore plus rapidement.

Un livre récent de Stren et Polèse explique admirablement bien la pertinence politique de la question que nous posons ici et des analyses que nous proposons. Ils font remarquer que les métropoles sont, par essence, des lieux de grande diversité culturelle aussi bien qu'économique; et ils se demandent comment il est possible pour des individus et des groupes aussi divers de vivre ensemble relativement paisiblement. L'équipe de recherche qu'ils coordonnent compare à cet égard les modèles d'évolution de quatorze métropoles dans tous les continents de la planète, y compris dans le Tiers monde. Et ils concluent qu'il existe deux modèles, sans beaucoup de situations intermédiaires.

Soit, malgré la proximité physique, les groupes divers vivent en quelque sorte de manière à s'éviter pour diminuer les tensions. C'est le modèle libéral qui prévaut aux États-Unis et dans la plupart des métropoles du Tiers monde. Au contraire les métropoles européennes, et dans une certaine mesure leurs contreparties canadiennes, favorisent une plus grande interaction entre les divers groupes et catégories, en cherchant à ce que les contacts soient les plus paisibles possibles, ce qui suppose la poursuite active d'une certaine équité.

Les auteurs passent en revue plusieurs des mesures qui traduisent la présence ou l'absence d'un tel souci. Dans le modèle libéral, par exemple, le privilège donné aux autoroutes intra-urbaines, permettant de relier la paisible banlieue aux lieux de travail de la ville-centre sans devoir fréquenter les quartiers pauvres; d'autres sociétés font au contraire une plus large place au transport en commun dans des villes plus denses. Ou encore le degré d'étanchéité fiscale et administrative entre les quartiers, par exemple en matière scolaire, sanitaire, sécuritaire: une fiscalité très locale permet d'énormes disparités entre les services publics de quartiers pourtant adjacents. Les villes de type européen sont, à cet égard, moins étalées et elles tendent à centraliser la perception des taxes, tout en permettant une certaine mesure de décentralisation dans la gestion.

On voit tout de suite la pertinence politique des question posées ici. Ainsi, la politique du transport (autoroutes Notre-Dame et A25, nouveau pont vers la Rive sud, déficits et taux d'achalandage du transport en commun, etc.) et la distribution du pouvoir et de l'effort fiscal sur le territoire métropolitain (avec le récent débat sur les fusions municipales et le défi de créer la nouvelle Ville de Montréal) ont des conséquences énormes sur la spatialisation des inégalités sociales. Assiste-t-on à un exode quasi irrémédiable des classes moyennes vers la ceinture urbaine de Montréal, ce qui pourrait ne laisser dans plusieurs quartiers de la ville que des populations plus pauvres, plus mal prises et incapables de se payer des services devenus inabordables*? Comment nos organismes scolaires, sanitaires, policiers, et ainsi de suite pourront-ils faire face à des situations qui pourraient devenir très difficiles à gérer? Quelles sont les conséquences écologiques d'un étalement urbain qui pourrait bien s'accélérer? Où en sommes-nous à cet égard: la spatialisation de inégalités a-t-elle déjà commencé à se traduire en problèmes sociaux exacerbés? Si tel est le cas, que nous apprennent les expériences étrangères quant à la possibilité de mettre un frein à de telles tendances et à en pallier les effets?

Un mot en terminant d'une autre dimension de cette question. Les mesures de pauvreté font l'objet d'un vaste débat au Canada à l'heure actuelle. Les études révèlent que le coût du logement est ce qui fait le gros de la différence entre les métropoles canadiennes quant à leur taux de pauvreté; et comme Montréal présente un coût du logement particulièrement bas, on constate de plus en plus clairement, en prenant des mesures adéquates, qu'elle n'est plus la capitale de la pauvreté au Canada. Cela ne signifie pas que la pauvreté n'y est pas un drame, et un drame croissant; mais Toronto est aussi dans la course à cet égard, tout comme plusieurs autres métropoles canadiennes.

Il faut donc se demander d'urgence ce qui rend le coût du logement comparativement raisonnable à Montréal. Je ne suis pas un expert en la matière, mais je fais l'hypothèse que cette situation relève, jusqu'à un certain point, de facteurs sociaux, et en particulier du fait que

le "marché" du logement montréalais ne fonctionne pas tout à fait selon les critères de maximisation du profit caractéristiques des économies davantage libérales. Si tel est le cas, il faudrait mettre le doigt sur les causes de cette situation et agir politiquement de façon à éviter une perturbation majeure de cette situation. Il n'est pas non plus impossible que cette question du coût du logement soit reliée, de façon probablement complexe, à la dynamique de l'étalement urbain et de la spatialisation des inégalités (ce serait le cas, par exemple, si certains secteurs du marché du logement commençaient à fonctionner selon une logique davantage libérale, tandis que d'autres lui demeurent étrangers).

Au moment où le nouveau maire prépare un Sommet sur Montréal, ces questions de recherche (qui sont autant de questions politiques) doivent être posées… et résolues. Il y va de l'avenir de la métropole, de ses services publics, de sa fiscalité et de la qualité de la vie qu'on y trouvera dans les décennies à venir.